Ivan l’Africain

L’heure tourne et les parents d’Ivan ne vont pas tarder à rentrer du marché annuel de Petrograd, la charrette chargée de poulardes, têtes de veau, persil pour les naseaux d’icelles, bon pain tout juste sorti du fournil – pain à l'ergot de seigle qui fera bien délirer toute la famille – et aussi des tonneaux de vodka pour tenir le coup dans le froid glacial à peine adoucit par le feu de cheminée. La cheminée où se tient Ivan, recroquevillé, méditant, car c’est garçon curieux. Il y a quelques mois, un dimanche d’été, échappé des labeurs du jardin et de ses parents, il a réussi à ouvrir une vieille malle qu’il avait repérée, dans les combles de l’isba, et découvert un trésor de livres ayant probablement appartenu à ce grand-père parti, un jour, sans qu’on sache où ni pourquoi. Au fil de ses lectures, Yvan a acquis la certitude qu’il est un minuscule point dans un vaste univers s’étendant bien au-delà des étoiles, arrivé au bout d’une longue, longue histoire de la planète Terre et de ses habitants humains ; ainsi son arrière arrière arrière arrière grand-mère ne s’appelait pas Natasha, elle aurait pu s’appeler Lucy, parce qu’en ces temps reculés le ciel était piqueté de diamants, mais, comme cette Lucy n’était pas restée les deux pieds dans le même sabot pris dans la neige, une chute avait eu raison d’elle. Toujours est-il que, plus agiles, ses frères et soeurs avaient continué de bouger, à tel point que leur peau d’ébène avait fini par pâlir sous les froides latitudes où Ivan avait fini par être engendré. Quelque peu chamboulé par tant de nouveautés, le garçon a bien besoin de repos aujourd’hui. Tic, tac, tic, tac... Pauvre Ivan ! Il aurait dû marcher sur 13 verstes, dans la neige et la boue pour atteindre l’école où il n’a même pas appris ce qu’il sait désormais être l’essentiel. Et maintenant, il va devoir affronter sa mère plus écarlate que son fard à joue de babouchka et son énorme père barbu, avec ses ruses de Russe. Il se ressaisit, enfile sa cape de loutre, coiffe sa casquette de boyscout, amarre sa sacoche d’écolier à son dos, et se rend sous l’appentis, où sa mère stocke les betteraves – Ils en ont mangé pendant quinze jours, ça ne va quand même pas durer ! Bien installé sous les tubercules, il replonge dans ses pensées. La charrette approche, un frisson lui parcourt le dos. Quand il est sorti, le soleil lui a indiqué qu’il lui restait à peu près une heure pour pouvoir simuler un retour de l’école. Il ne lui reste plus qu’à compter trois mille six cents secondes : un, deux, trois… subrepticement, Morphée le prend dans ses bras. La nuit tombée, son père, pas si mauvais bougre que ça, chevauche jusqu’à l’école, qu’il apprend buissonnière par le maître courroucé. Commence alors une battue aux flambeaux, dans la forêt de bouleaux, avec les chiens… Réveillé en sursaut, sorti de sa cachette, Ivan, d’abord pensif face à la lune, se décide à rentrer. Peu lui importent la rage et l’inévitable rouste de son père. Il ressent l’immensité pourtant toute proche du vaste monde auquel il se sait désormais appartenir, la proximité aussi, des milliards d’êtres qui le peuplent. Et il se sait détenteur d’un savoir qu’il devra tenir secret, s’il ne veut pas passer pour le fou du village, ou disparaître dans la nature comme ce grand-père avec qui il aurait tant aimé parler.

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